Les grands défis

Dans un futur musée de notre époque, il y aura toute une aile dédiée aux pratiques extrêmes. Aux sauts dans le vide depuis les viaducs ferroviaires situés auprès des villages en voie de reconversion économique, par exemple, à l’art de glisser sur les infrastructures urbaines, aux mangeurs de l’extrême, aux convoyeurs de l’extrême, ou encore — et cela mériterait une salle à part — à la motivation extrême. À cette pratique qui consiste à se fixer des objectifs pour ensuite être pris de vertige devant l’abîme qui nous en sépare, puis à se nourrir méthodiquement de ce vertige pour provoquer des états de conscience altérée susceptibles de combler le gouffre de la réalité en faisant intervenir les puissances psychiques occultes. Les visiteurs pourront ainsi découvrir et apprécier nos milles et une stratégies pour accomplir une telle ou telle tâche administrative, ils apprendront enfin comment on s’y prenait jadis pour effectuer les sauvegardes de Mes Documents sur un disque externe, bref — tout l’art de relever individuellement les grands défis de notre époque sera exposé aux regards des visiteurs du futur qui sauront dès lors que la vie harmonieuse qu’ils ont le loisir de mener est le fruit d’anciennes pratiques motivationnelles extrêmes dont l’originalité et l’efficacité ne pouvaient tôt ou tard aboutir qu’à quelque chose de proprement monumental.

Cette idée de rentrer

Cette idée de rentrer est fort respectable, et cache peut-être même quelque chose de bien. Néanmoins, à se fier aux bribes de conversations glanées ici et là sur les aires de service, il n’est pas toujours évident de rentrer au bon endroit. De nombreuses personnes en font l’expérience en ce moment même : on a beau y mettre toute sa volonté, ça ne rentre pas. Par où faut-il passer ? Les épluchures de concombre que l’on a semées derrière soi en partant restent introuvables, les cartes mentales ont pris beaucoup trop de soleil, les panneaux Toutes Directions nous déroutent. Le monde est un rond-point géant au milieu duquel gît une très belle installation évoquant l’une de ces spécificités locales que l’on n’a pas eu le temps de visiter.

Très difficiles à mémoriser

J’aime cette idée que les aspirateurs, les agrafeuses et les isolants thermiques portent secrètement, à la manière des plantes vertes ordinaires, des noms latins composés d’au moins quatre mots très difficiles à mémoriser.

Est-il possible de déménager une araignée ?

Est-il possible de déménager une araignée ? D’une toile à l’autre, je veux dire, pas à l’autre bout du département ni dans une base militaire abandonnée (soviétique et contaminée, je suppose, quelque part au Tadjikistan) — je pense vraiment à une échelle domestique ordinaire, à un ordre de grandeur modestement habituel, aux appartements à taille humaine des humains statistiquement récurrents. Quelqu’un a-t-il essayé ? Y a-t-il une procédure ? Je ne vous cache pas que j’ai en tête une araignée bien précise (celle de la cuisine) ainsi qu’une toile concrète (celle de ma chambre), ainsi qu’un certain nombre d’autres questions que néanmoins je préfère ne pas développer hic et nunc, comme on dit, à froid de surcroît, merci — merci beaucoup — je vous saurais gré de me faire part de vos expériences arachnéennes uniquement, cette fois-ci.

Commander une Terre sur internet

Commander une Terre sur internet, par exemple, c’est la recevoir dans un carton de la taille d’un Système solaire rempli d’une sorte de velléité humaine sous forme de paillettes de polystyrène. En sorte que rien ne bouge, sans doute — ni la planète sous vide, ni l’échantillon d’un shampoing à l’orange, ni le yoyo bleu fluorescent offert en guise de goodie ludique affublé de l’inscription motivationnelle « YoYo! ». Objet suscitant un certain désarroi auprès de ceux qui vivent en apesanteur, cela va sans dire.